Les vies imaginaires des lieux.

Les lieux appartiennent-ils à ceux qui les habitent ou à ceux qui les racontent ? Pourquoi certains espaces deviennent-ils des mythes culturels tandis que d’autres demeurent de simples réalités géographiques ? Comment expliquer que Tahiti, Venise, l’Orient ou encore le Pacifique continuent d’être associés à des images, des récits et des représentations élaborés parfois plusieurs siècles auparavant ? Ce cours propose d’explorer la manière dont les arts et les littératures participent à la fabrication des lieux. Loin de constituer de simples décors, les espaces sont envisagés comme des constructions culturelles dont l’existence symbolique se forge à travers des textes, des images, des cartes et des œuvres qui orientent durablement notre perception du monde. Les lieux ont ainsi une histoire imaginaire : ils naissent dans des récits, se diffusent à travers des représentations, se transforment au contact de nouvelles œuvres et deviennent parfois plus célèbres pour les discours qui les entourent que pour leur réalité matérielle. À travers une approche comparatiste croisant littérature, peinture, photographie, cinéma, cartographie et récits de voyage, le cours s’intéressera à l’autorité des premiers récits et à leur capacité à imposer des visions durables de l’espace. Comment un récit acquiert-il le statut de texte fondateur ? Comment certaines représentations deviennent-elles des modèles auxquels les œuvres postérieures ne cessent de se confronter ? Peut-on encore écrire, peindre ou filmer un lieu déjà saturé de discours et d’images ? Que deviennent les espaces lorsque ceux qui les habitent reprennent à leur tour la parole ? L’étude des récits de découverte, des grands imaginaires géographiques, des réécritures critiques et des contre-récits contemporains permettra d’interroger les mécanismes de construction, de transmission, de transformation et de contestation des représentations spatiales. Une attention particulière sera portée aux notions de récit fondateur, de topos géographique, d’imaginaire culturel, d’intermédialité, de palimpseste et de contre-récit, ainsi qu’aux enjeux esthétiques, historiques et politiques qui accompagnent la représentation des lieux. Le corpus associera notamment des œuvres de Christophe Colomb, Louis-Antoine de Bougainville, Denis Diderot, Paul Gauguin, Pierre Loti, Victor Segalen, Titaÿna, Aurora Bertrana, Evelyn Cheesman, Edward Said, Epeli Hauʻofa et Chantal Spitz. En mettant en dialogue ces textes, ces images et ces traditions artistiques, le cours cherchera moins à étudier des lieux qu’à comprendre comment les œuvres produisent les espaces que nous croyons connaître. À travers l’analyse comparée des œuvres et la pratique de la dissertation, cet enseignement vise à développer une réflexion critique sur les imaginaires collectifs, sur les formes de médiation culturelle et sur le rôle des arts dans la construction des représentations du monde.